• Non, nous ne " passerons pas à autre chose " !

    Source : LeMonde.fr (05/11/2017)

    Voici vingt-trois jours que vous entendez parler de #metoo, #moiaussi et #balancetonporc. Les révélations continuent, pas pour le plaisir, encore moins par goût pour le bavardage. Le mouvement s’étend parce que les femmes n’ont pas fini de parler, parce qu’il faut parfois du temps pour se décider, parce que nous nous étions habituées au confort du silence.

    Nous n’avons pas fini le grand déballage et, pourtant, voici vingt-deux jours que certains demandent qu’on « passe à autre chose » – un exemple stupéfiant de « manterrupting », ce néologisme décrivant la manie qu’ont les hommes de constamment couper la parole aux femmes.

    Tout d’abord, acclamons la redoutable capacité de concentration de nos interrupteurs contrariés : si un mouvement dure plus de quarante-huit heures, ils s’ennuient. Je sais bien que nous vivons dans une économie du manque d’attention, mais tout de même, bon courage quand il faudra lire Proust... ou aider son enfant de 7 ans à finir ses devoirs.

    Ensuite, notons que seuls les sujets liés aux femmes sont priés de débarrasser le plancher – comme si l’affaire était réglée avant même qu’on ait pu la poser. Imaginez le même argument appliqué à l’économie ou à la politique ! Twitter bruisserait de commentaires du type : « Mais enfin, vous avez déjà parlé du chômage la semaine dernière, pourrait-on passer à autre chose ? » Ou en pleine Coupe du monde : « Il y a déjà eu quatre-vingt-dix minutes de football hier, vous n’allez quand même pas nous donner les résultats de tous les matchs ? »

    Aveuglements sélectifs

    Cette impatience révèle que, dans la tête des interrupteurs, les femmes restent les pom-pom girls de l’actualité. Elles sont décoratives, parfois divertissantes, mais elles servent d’amuse-bouche aux vrais sujets. L’information a sa grammaire, et le masculin est neutre.

    Qu’on puisse ouvrir les journaux avec des histoires de bonnes femmes, quelle plaie ! Même harcelées, agressées et violées, nous ne serons jamais des victimes légitimes – je serais curieuse qu’on réserve le même sort aux victimes de terrorisme (« Que faisais-tu, attablé à cette terrasse, tu cherchais les ennuis, non ? Pourrait-on enfin parler d’autre chose que d’attentats, merci ? »).

    Une expression récurrente consiste à vouloir « refermer la parenthèse ». Désolée de l’annoncer, mais le harcèlement n’est pas une parenthèse. C’est une constante. S’il fallait caser une parenthèse quelque part, elle concernerait nos aveuglements sélectifs. Cela donnerait quelque chose comme : « Au XXIe siècle, les femmes ont voulu écrire leur version des rapports de pouvoir et de sexe (et certains ont été dérangés parce qu’ils avaient piscine). »

    Remettons donc les choses en contexte. Pour limiter à l’extrême le champ historique problématique, relions les commencements de l’érotisation du rapt à l’enlèvement des Sabines (j’ai bien conscience d’expédier dans les limbes une mythologie grecque extrêmement riche en viols, mais Tite-Live est mort en l’an 17 de notre ère : autant vous infliger des comptes ronds).

    « Ravie »

    Voici donc deux mille ans que des grands hommes (ah, la patrie reconnaissante), plasticiens, sculpteurs, auteurs, philosophes, politiciens, psychanalystes, nous expliquent que l’agression est une chose délicieuse – encouragés par la polysémie du mot « ravie », car, comme chacun sait, la femme jouit de son enlèvement, même sans être consciente de l’exacte nature de sa béatitude. (Elle pleure de joie, la bienheureuse.) Voici deux mille ans que les abus sont présentés comme une situation gagnant-gagnante.

    Aujourd’hui encore, les anti-#metoo paniquent contre la perte d’un certain érotisme : celui d’une séduction frissonnante, un peu obscure, subtilement dangereuse. Ils célèbrent des risques qu’ils ne connaissent pas, des dangers qui ne les concernent pas – exactement comme s’ils jouaient à un jeu vidéo (à ce titre, il n’est pas étonnant que la plus pathétique contre-réaction nous vienne d’un forum de jeux vidéo

    Un séducteur téméraire peut se voir rejeté. Une femme, même non désireuse de prendre part aux joies de l’attraction, prend le risque de subir des insultes, des coups, un viol, un inceste, un viol marital, un viol collectif, une grossesse non désirée, une infection, sans parler des dommages collatéraux vraiment embêtants comme, hmm, la mort.

    Au risque de massacrer les plates-bandes de notre imaginaire collectif, la séduction n’est jamais une aventure pour un homme. Les bourreaux des cœurs peuvent continuer à se jouer la comédie : ils ne trompent personne, leur audace relève autant du fantasme que de la fiction.

    Une différence de point de vue

    Le même discours s’applique d’ailleurs à la chasse, cette autre « sympathique tradition française » dont les adeptes vantent leurs exploits et leur respect pour le monde animal. Reparlons de courage quand les bécasses et les chevreuils seront armés de fusils et de chiens ? Quant au respect, restons amis et n’en parlons pas du tout.

    Deux mille années d’enlèvements rigolos, de sexe imposé par charité, de harcèlement sans mort d’homme, de viol sans faire exprès, d’humiliations à ne pas prendre au premier degré, de victimes qui finissent par apprécier. Deux mille ans de femmes qui sont « trop sensibles ». Deux mille ans de systématique association entre désir et contrainte – un même thème, répétitif jusqu’à l’absurde, manquant cruellement d’imagination et de renouveau, traversant tous les arts, tous les médias, tous les publics. De la pornographie aux dessins animés, deux mille ans de femmes qui « aiment être un peu forcées ».

    Deux mille ans. Et après trois heures ou trois jours, il faudrait « refermer la parenthèse » de la protestation parce que « c’est bon, on a compris » ? Les interrupteurs, manifestement, n’ont rien compris. Le déferlement de témoignages, leurs similarités, le sentiment de répétition qui s’instaure, constituent justement l’intérêt du mouvement. Les femmes ne « déballent » pas plus que les hommes n’ont « déballé » pendant deux mille ans : nous racontons cette exacte même histoire, avec une différence de point de vue – le versant noir, dégueulasse et porcin de notre paillardise nationale.

    Les victimes vont continuer de parler

    Tant que le discours commun persistera à érotiser les rapports de coercition, il y aura des dégâts, et puisque désormais les victimes parlent... elles vont continuer de parler, jusqu’à la reconstruction intégrale des codes de la rencontre et du consentement. Au rythme habituel des avancées des droits des femmes, nous en avons pour des décennies.

    Cependant, si les interrupteurs veulent rapidement passer à autre chose, comme les résultats en natation synchronisée, je propose une solution simple : la cessation de tous les harcèlements, abus, agressions et viols, effective immédiatement et pour toujours.

    Comment aboutir à un tel résultat ? (Car on le peut.) En commençant par s’informer – lire, comprendre, entendre, poser des questions, soutenir. Plus les adeptes de la surdité font l’autruche, plus ils démontrent l’importance et l’urgence de la prise de parole. Nous ne serons pas interrompues.

    « Quand la libération de la parole vire à la guerre des sexesLa culture du viol »

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